vendredi 20 décembre 2013

Les premières lueurs d'automne


Il y a les premières pluies de septembre, la moiteur de la terre et la faiblesse des jours. Et très vite le fleuve reprend son cours, et retrouve les reflets tièdes d'une bravoure que l'attente intercède. La fraîcheur des forêts rappelle à l'esprit des instants furtifs, empruntés à l'enfant de passage, qui s'en retourne trop vite à la nostalgie d'une femme qui lentement devient sage. Toutes ces fleurs qui se fanent et toutes ces ramures que le vent tanne, semblables à la peau qui s'assèche ; brûlée par les lèvres d'intrus que le cœur oublie en songeant à celles qui lui sont dignes. Les plaies se forment sous le froid de l’averse et la douleur de l’absence, qui vient creuser les pores comme pour rappeler l’ampleur de la distance. L’été s’en est allé, et avec lui les draps que l’on partage ; et là les premières lueurs d’automne pour faire croire au nouvel alliage et renforcer les remparts ; glaçant démaquillage. Mais le cœur est patient, et se réchauffe dans un feu de souvenirs où les flammes sont faites du désir de toucher l’autre et de l’entendre rire. Et dans l’attente de brûler sous l’étreinte que l’hiver contraste, les pensées se retrouvent en silence, belles et vastes, projetées sur les astres quand la lumière est éteinte.


Photo : Vespers Kat Moser

vendredi 2 août 2013

Musée imaginaire - Thème de la détestation


Série des compositions en rouge, bleu et jaune de Mondrian

Dire ce que ces œuvres m'évoquent relève du véritable paradoxe. Pour commencer, je ne puis me résoudre à considérer ces compositions comme des œuvres. Pourtant, je les appelle ainsi, de par leur renommée et leur statut hautement reconnu ; elles sont œuvres de situation, de circonstances, c'est là leur état premier, il est indéniable. Est ignare celui qui tendrait à prétendre le contraire. Cependant, il y a selon moi plusieurs degrés de considération à prendre en compte. Tout au moins deux, qu'il est de mise de relier aux principales natures de jugement que forment l'objectif et le subjectif. De façon objective, donc, je conçois que les compositions de Mondrian valent n'importe quelle autre œuvre, même - et surtout - d'un mouvement et d'une époque tout à fait opposés ; leur comparaison n'en serait de toute façon que plus ardue voire hors de propos, de par leurs nombreuses divergences esthétiques et intentionnelles. En clair, face aux tableaux, à ces toiles que je déteste pourtant, je sais, non pas en moi mais de façon tout à fait extérieure et détachée, qu'il s'agit là de produits de maître, dignes de reconnaissance et d'intérêt, sujets à de nombreux débats et autres discussions improvisées. Mais il m'est tout à fait impossible de dépasser ma reconnaissance seule et de m'aventurer à avouer le contraire de ce que je pense, pour en venir à construire mon avis sur un simple titre attribué, aussi officiel demeure-t-il. Au fond de mon être, dans un sentiment tout à fait personnel et difficilement démontrable, en clair de façon subjective, je refuse et d'une manière des plus sévères et catégoriques, de feindre pour les tableaux de Mondrian une admiration sans conteste et de leur accorder ainsi le titre d'œuvres artistiques au sens où moi, en tant que destinataire, je les reçois et en fait l'expérience de manière sensible.
Sensiblement parlant, et d'un point de vue totalement personnel, ce qui mérite selon le moi le titre d'œuvre d'art doit être enclin à véhiculer un sentiment d'une puissance telle que le doute n'ait pas sa place quant à la réception de l'œuvre concernée. Sous quelque forme qu'elle soit, l'œuvre doit à mon sens mettre une partie de nous en éveil, susciter un sentiment, une sensation, ou une image particulière à notre esprit qui s'ouvre alors de plus belle afin de recevoir le maximum de ce que l'œuvre peut avoir à diffuser. Une œuvre peut tout aussi bien plaire par sa beauté que par son mauvais goût ; l'essentiel étant qu'une réaction digne d'être rapportée devienne le but premier de cette même œuvre qui ne peut demeurer sans raison première. Ainsi certains types d'œuvres tendront à émouvoir, à susciter l'envie comme l'admiration, tandis que d'autres provoqueront délibérément la peur, l'indignation ou encore le dégoût. C'est là que se poursuit le paradoxe précédemment énoncé quant à la série de Mondrian ; détester détient une connotation d'une force telle qu'il ne peut, dans mon cas précis, s'appliquer à cette série de compositions. Encore une fois, je dis « détester » ces œuvres de Mondrian, car le mot aujourd'hui est tel que l'on se dit détester un grand nombre de choses. A titre d'exemple, j'ai toujours détesté les insectes volants ; mais cette aversion tient de la phobie et ce dès le plus jeune âge, sans doute dû à un certain traumatisme dont je n'entrevois qu'à peine le souvenir lointain. Pour citer autre chose, je dis détester le choux-fleur, car il ne me laisse rien d'autre qu'un goût amer sur ma langue qui ne court qu'après le plaisir gustatif, préférant des saveurs plus riches en sucre ou même en sel, du moment que le résultat final ait un minimum de personnalité en bouche. C'est là qu'est mon problème avec Mondrian. Je ne ressens rien. Et lorsqu'on ne ressent rien, on ne peut à mon sens, réellement parler d'aversion pour quelque chose.
Les tableaux de cet artiste toutefois si reconnu ne produisent sur moi aucun effet notable. C'est dire pourtant si nombre d'œuvres d'art ont suscité chez moi des réactions tout à fait différentes et ce parfois de façon simultanée. Mais face à ces toiles, ces œuvres particulières, mon esprit et mes goûts pourtant fort pluriels ne peuvent admettre pareille représentation au sein de mes préférences artistiques. Je suis de manière générale fort attirée par la multiplicité des détails, la beauté des courbes, le travail des couleurs et la personnalité des contrastes ; Mondrian ne me propose qu'un vulgaire quadrillage qui à mon sens, n'importe quel enfant muni de feutres et d'une règle aurait pu créer avant lui ou pourrait tout au moins reproduire à souhait, d'une manière tout à fait aisée. Certes, mes attirances non feintes pour l'art baroque et les compositions compliquées n'aident en rien cet art minimaliste à s'attribuer mes faveurs. Le fait est que j'ai besoin, pour admettre la toute puissance d'une œuvre, de reconnaître dans sa réalisation même une once de talent inimitable, un génie tout à fait unique et compliqué à reproduire même dans la plus grande des patiences. J'ai besoin, pour aimer une œuvre, d'envier les qualités de l'artiste et de me sentir six pieds sous terre face à une merveille aussi incontestable. En clair, j'ai besoin pour recevoir une œuvre comme il se doit, de ressentir quelque chose de concret et pouvoir ainsi en raconter l'histoire, à travers ce que je ressens dans l'instant de la découverte et de ce que celle-ci vient évoquer et réveiller chez moi.
A tout bien y réfléchir, j'ai sans doute une anecdote éventuelle à confier. Je me souviens avoir vu en bas âge une œuvre semblable à celle de Mondrian. Peut-être était-ce de lui ou d'un autre artiste minimaliste ; aussi loin que remonte mes souvenirs il s'agissait de formes plutôt carrées, et de couleurs primaires, en l'occurrence le rouge et le bleu, sur un fond blanc tout à fait banal. Je ne saurais préciser ou non la présence de lignes formant un quadrillage, l'image qui s'offre à moi demeurant assez floue et donc très imprécise. Le contexte de cette découverte est quant à lui tout aussi incertain ; je crois que c'était dans une salle d'attente. Jusqu'à aujourd'hui, il me semble que tout lieu médical soit disposé à exposer les œuvres de plus mauvais goût qu'il soit ; du pot de fleurs d'un vieux mauve terne et défraîchi aux carrés de couleur sans contours ni réel sens manifeste. J'ai ce souvenir qui tient plus de la sensation, qui semble plus avoir marqué le corps et mon sens visuel que l'esprit en lui-même. Je ne dis pas qu'avant cinq ans l'esprit n'est pas actif, c'est même là tout le contraire ; d'où l'importance significative des détails qui me reviennent en mémoire. C'était une salle d'attente, à présent j'en suis certaine. Je ne sais plus si c'était moi qui était souffrante, ou bien ma mère, sur le siège à ma droite. Dans tous les cas, nous étions chez le médecin familial, celui-là même que je vois encore aujourd'hui. Et comme si le lieu concerné ne manquait déjà pas assez de charme, il eût fallu que les jeux pour enfants m'aient lassée plus vite que prévu et qu'il n'y avait pour ainsi dire plus rien d'autre à faire que d'attendre. Attendre. L'idée de subir – ou de voir ma mère subir un examen médical n'avait en soi rien de fort plaisant, aussi le fait de vouloir vite en finir pour m'en retourner vers mes jouets à moi, dans ma chambre, cent fois plus accueillante que ce lieu froid et plein d'inconnus a certainement dû jouer dans l'attente durement éprouvée. Mes yeux curieux regardaient autour de moi : les murs blancs, outre une étagère à droite de la porte, n'avaient pour ornements que deux tableaux des plus fades, ceux-là même évoqués plus haut ; le pot de fleurs mauves et les carrés de couleurs. Si jusqu'alors la nature morte me paraissait tout à fait justifiée – moi-même il m'arrivait de dessiner des fleurs, comme n'importe quelle petite fille -, l'autre représentation pour le moins spéculative m'a, dans les premières secondes, laissée de marbre. Puis je me souviens avoir demandé à ma mère, puis plus tard à mon père, pour quelles raisons peut-être évidentes mais néanmoins obscures à ma réflexion l'auteur avait décidé de peindre quelque chose d'aussi simple à réaliser ; ils m'ont répondu que c'était de l'art, et qu'en terme d'art, bien qu'ils étaient de mon avis, tout le monde ne pouvait pas penser de la même façon et ainsi voir les choses à ma manière. Pour la première fois de ma vie, sans doute, j'ai eu le sentiment que mes parents ne savaient pas tout, et que ceux-ci demeuraient incapables de m'expliquer quelque chose qui de toute évidence leur échappait autant qu'à moi.
De par mon jeune âge et l'ignorance intellectuelle qui en découlait, je ne connaissais pas le sens du mot abstrait. J'ai dû l'apprendre peu de temps après cette découverte pour le moins sans saveur. Depuis, évoquer simplement l'abstrait me ramène à ce même sentiment d'ennui et d'attente totalement vaine et jamais récompensée. Je vois en l'œuvre de Mondrian le produit d'un esprit fermé, envieux peut-être, des œuvres de plus grande qualité qu'il ne parvenait peut-être pas à produire – évidemment, ce n'est en aucun cas une justification acceptable voire même envisageable d'un point de vue objectif. Il y a dans mon jugement quelque chose de plus fort que la raison et la réflexion, de plus imposant que la tolérance et la remise en question que les différences de goûts m'imposent pourtant ; il n'y a rien à faire, je ne peux me surprendre à admirer quelque chose d'aussi simple et minimal, aussi artistique son concept peut-il demeurer. Pour me plaire l'art doit me surprendre et m'éblouir, me ramener à un semblant de désir refoulé, à quelque chose de profond, d'enfoui, d'interdit. Or, la seule chose que l'œuvre de Mondrian vient évoquer au fond de moi ne se rapporte qu'à un ennui mortel voire presque une indifférence non réprimée. J'ai besoin de l'art pour me sentir vivre au quotidien. J'ai besoin qu'une œuvre me donne à ressentir quelque chose qui serait plus dur d'accès dans la réalité du quotidien. Une œuvre d'art doit impérativement me vendre du rêve, une beauté idéale et inaccessible de l'ordre du sublime. Elle doit me promettre un ailleurs qui m'éblouit comme un ailleurs qui m'effraie ; un ailleurs plein et entier qui ne laisse pas de place au doute. C'est pour ça que l'œuvre de Mondrian n'a jusqu'alors aucun effet notable sur moi. Pour me plaire, le rendu final d'une œuvre doit avoir l'air unique car très réfléchi, pensé à plusieurs reprises, et travaillé à partir d'un brouillon déjà fort élaboré.
Aussi j'ai du mal à imaginer le brouillon de Composition en rouge, bleu, et jaune. Rien que d'en évoquer l'idée me semble être une démarche des plus risibles. En effet, comment supposer une version simplifiée d'un résultat final à l'air aussi bâclé ? On pourrait certes supposer que les couleurs ne soient venues qu'ensuite, ultérieures à la construction des lignes et donc des zones de remplissages formées par leurs intersections consécutives. Seulement, et qu'on me pardonne mon insolence, remplir une case de magenta ne relève en rien d'un exploit artistique. Le coloriage ou remplissage, à mon sens, tout comme le tracé élémentaire, figure parmi les bases les plus rudimentaires acquises par tous dès l'enfance. Il m'arrive de m'attirer les foudres de certaines personnes en ayant tenu ces propos, sans nul doute au mauvais endroit et au mauvais moment. Les amoureux de Mondrian et de ses fameuses compositions qui n'ont pour moi aucun intérêt sensible tendront à prouver le contraire et ainsi la suprématie de son œuvre sur d'autres représentations plus complexes que j'aurais justement tendance, au contraire, à vouloir défendre dans le même but. Mais bien que mon esprit soit plutôt ouvert et enclin à reconnaître objectivement un statut officiel – car au fond, qui suis-je pour le réfuter -, il m'est totalement incapable d'affirmer avec conviction la beauté de simples lignes tracés sur un fond blanc relevé des trois couleurs primaires qui plus est de façon partielle. La facilité tout à fait évidente de la représentation vient provoquer chez moi un certain dédain dont mon indifférence vient ensuite balayer l'essentiel ; on pourrait assurément me surprendre à regarder le tableau de haut, un sourcil levé et les bras croisés, avant de me voir tourner les talons, dans une moue éternellement non convaincue par tant de reconnaissance générale pour si peu de travail et d'originalité. Car une œuvre se doit d'être originale suivant son titre de « création », et elle doit selon moi donner l'idée que personne d'autre avant l'artiste concerné ait pu songer à une création du même type. Et bien que de façon générale, on puisse sans nul doute trouver chez le travail d'artistes antérieurs à Mondrian des similitudes avec ses compositions cubistes, l'idée seule de tracer des lignes droites et d'en remplir les cases me paraît être à la portée de tous et ainsi indigne d'une telle reconnaissance artistique. En clair, sa composition m'agace dans la mesure où face à la toile, je vois un homme d'âge avancé et loin d'être ignare ou sans capacités, prétendre à une certaine renommée avec un travail des plus faciles à réaliser, dont l'idée théorique m'apparaît aussi absurde et alambiquée que la forme finale me semble tout aussi vide et négligée.
C'est là une affaire d'un autre ordre mais qui demeure incompréhensible à mes yeux. Car si la forme de l'œuvre et le choix esthétique qui la caractérisent ne provoquent chez moi aucun effet, je suis en premier lieu dans la possibilité d'admettre que la théorie qui donne sens à cette géométrie cubiste tend à être plus digne d'intérêt que ce qu'il m'est donné de voir en premier lieu. Car c'est un fait, le néoplasticisme est plus un art de la théorie qu'un réel mouvement du voir. D'un point de vue cette fois tout à fait neutre, il est de mise de reconnaître qu'une série de lignes et de carrés ne donne pas autant à voir qu'une toile baroque ou réaliste où chaque détail même minime apporte souvent quelque chose d'essentiel à la visée générale du tableau. Le néoplasticisme lui, donne plus à réfléchir sur le contexte précédant le contenu, sur les raisons de sa présence et non sur ce qu'il donne réellement à voir et à raconter. Terme utilisé par Mondrian et Doesburg pour qualifier leur art, il est essentiellement doté d'une connotation philosophique, laquelle se rapporte à une théorie bien précise de l'art en tant que tel. Cherchant à bannir toute allusion au monde matériel et réduisant le langage visuel au stricte minimum, le néoplasticisme se veut donc un art universel, où la couleur et la forme s'associent pour créer un équilibre totalement étranger et distinct du monde extérieur dans lequel il évolue. C'est ainsi que Mondrian insiste qu'il faut « tenter de voir composition, couleur et ligne et non la représentation comme représentation. » Seulement c'est tout mon plaisir qui s'en trouve bafoué et l'art hors de sa représentation n'a pour moi plus de raison d'être mis en avant. J'admets certes que l'idée ne manque pas d'intérêt ni de réflexion, mais le plaisir esthétique et sensoriel y perd toute consistance et ainsi je ne puis me résoudre à considérer la composition de Mondrian comme une œuvre dans sa globalité. Justifier la pauvreté visuelle par une vision idéaliste d'une forme d'art qui serait l'exemple même de stabilité m'apparaît plutôt facile pour ne pas dire grossière ou encore mensongère ; je n'adhère pas à la volonté de Mondrian de se servir d'un art immatériel et sans saveur pour donner au sein de la société la sensation d'une reconstruction et d'un équilibre sans faille - après l'instabilité causée par les perturbations de la Première guerre mondiale. Je peux saisir l'idée d'offrir à la population un art non mensonger et qui tendrait à véhiculer un ordre certain, mais il me paraît bien froid et fort primaire de n'avoir à proposer qu'une série de formes basiques en ayant pourtant comme point de départ une volonté aussi louable. M'est avis qu'après un malheur aussi conséquent que celui de la guerre, lequel engendre nécessairement celui de la mort, de la violence et de la peine, l'art devrait plutôt permettre aux gens de rêver et de continuer à croire en une beauté plus poétique et sentimentale face à la puissance des atrocités qui ont tendu non sans force à la rendre fallacieuse et obsolète.
En vérité, il est clair que je n'appartiens pas au type de public visé par l'art de Mondrian. Pour commencer, je ne suis pas née en temps de guerre et ai la chance de n'en avoir pas encore vécue, du moins pas de manière proximale. Bien que certains soucis politiques et sociaux demeurent de taille et ne seront sans doute jamais vraiment réglés, il me semble que je suis en mesure d'affirmer vivre dans un environnement plutôt équilibré et tout à fait supportable, tout au moins en comparaison avec d'autres états touchés par des malheurs plus pressants et d'un degré de gravité plus grand que ceux dont je dois faire face au quotidien. De cette manière, il m'est peut-être plus facile de m'adonner à la rêverie et autres luxes de l'esprit tant qu'il n'est pas agressé directement par une urgence de taille. Mais pour autant, il ne suffit pas à notre époque de se sentir perdu et en quête d'équilibre pour apprécier l'art de Mondrian et lui trouver quelque charme que je ne saisirai jamais. En effet, il semblerait que le néoplasticisme, dans la complexité de ses formes basiques, serait à l'image des théories que ses œuvres véhiculent, plus apte à être reçu par un destinataire moins ancré dans l'ostentatoire que dans la réflexion elle-même sous-entendue par ce qui n'est pas ou en l'occurrence peu montré. Il suffit sans doute à des individus dont l'esprit tendrait plus à être terre à terre et dans le présent du réel que de se livrer à des envolées chimériques et sans consistance concrète et réalisable. A moins d'être de ceux dont l'esprit est si ouvert et dont les goûts sont si variés qu'ils ne trouvent rien à dénigrer, il me semble que les passionnés de l'imaginaire et de la fantaisie tels que moi ne peuvent entendre l'œuvre de Mondrian à sa juste valeur, si tant est qu'elle puisse réellement exister en dehors de sa visée théorique.

Le paradoxe se poursuit et s'achève donc dans la mesure où j'ai bien de la peine à saisir comment un concept malgré tout si réfléchi et honorable puisse donner naissance à un rendu avec si peu de saveur et de personnalité. Le paradoxe, éternel complication au sein du jugement, veut que je dénigre un art qui donne à penser alors que c'est précisément dans ma nature de vouer mes instants perdus à de vagues et longues réflexions existentielles pour la plupart, et parfois fort futiles pour d'autres. Je refuse d'accueillir dans mon musée personnel une œuvre qui donne si peu à voir en cachant sa signification derrière un esthétisme se voulant universel mais à mon sens dénué de grâce et de beauté, alors que l'artiste a tenté à travers ses compositions de faire adopter au public son point de vue quant à une seule et même beauté, qui serait unique et qui renverrait à sa réalité propre et complètement distincte du reste. Au fond, je discrédite une peinture qui me semble trop difficile d'accès par rapport à la facilité de sa réalisation. La contradiction que crée cet écart s'impose à moi comme un contre-sens de la peinture comme j'aime à la contempler et la découvrir. J'aime ce qui est donné à voir et non à penser. J'aime la beauté du mouvement et la complexité du trait, l'harmonie des couleurs et la pluralité de leurs teintes, la lumière qu'elles recréent dans une symbiose parfaite qui donnerait plus à croire à un rayon de Soleil qu'à un coup de pinceau pur et simple. Le paradoxe est à son apogée quand en littérature mes attirances se tournent vers des envolées lyriques et alambiquées, vers un assemblage de mots au vocabulaire riche et très vaste, et aux significations masquées derrière un style des plus travaillés. Seulement dans ce qui se donne à voir directement, à travers l'image et la représentation graphique, j'abhorre le secret que l'on crée pour tel. J'aime cependant que l'on me donne à trouver un autre sens caché, à travers l'usage de symboles et de détails, au sein d'une situation qui aurait laissé au premier abord entendre quelque chose de tout à fait opposé. Mondrian ne m'offre rien de tout cela. Je déteste ce qui est sans chaleur, sans richesse et ne permettant pas l'accès vers un monde plus beau ou même plus affreux ; j'ai peur du non-sentiment, du non-dit et de l'aveu réprimé, et en cela j'ai besoin du détail pour apprécier ce dont je peine à m'habituer dans des limites de la réalité. L'art visuel est pour moi une libération véritable pour ne pas exploser et laisser libre court à des pulsions merveilleuses, malsaines et inavouées qui ne peuvent d'un point de vue éthique que se satisfaire dans l'art. En cela Mondrian constitue un frein à mon bien-être, et ses compositions ne participent en rien à mon besoin d'évasion et n'ont donc pour moi aucune autre utilité que d'être dénigrées au profit d'œuvres à part entières ; celles-là même que j'aime, celles que j'adore ; que je vénère.

mercredi 14 novembre 2012

L'ébauche mortuaire


Parfois j'ai tant le cœur qui saigne, et tant la peau qui tremble, que mes yeux déversent ce qu'il reste de l'âme. Et cette fois c'est la bonne. J'ai envie de pleurer, de crier une dernière fois, mais maintenant le monde s'en va ; fuyant la mascarade, toute arrachée à la haine de l'univers, je vogue vers l'ailleurs qui me tend les bras. Je ne peux plus rien toucher, je sens juste les larmes sur mes lèvres, ces regrets qui pèsent sur l'épiderme ; baiser inattendu de mon intérieur qui vacille. C'est donc le repos qui s'offre ensuite ? Une éternelle musique qui vous berce de l'autre côté, qui vous accompagne pour rendre les choses plus simples. C'est l'heure, il faut dire au revoir. Un dernier regard, un battement de cil en guise d'adieu, la famille qui ressent mais qui ne peut pas voir. C'est quand l'attente se fait longue que l'on regrette le plus. On s'entend rire enfant, courir les espaces et fouler les pelouses, avec le grand-père que l'on va rejoindre ; doux réconfort. Des lumières de Noël, des embrassades, les premières amours, tout revient amplifié, comme ce mal de tête qui a du mal à vous quitter. L'on ne reconnaît plus sa peau, elle arrête de vieillir. Et c'est dans les bas fonds qu'elle pourrira.
On effleure les murs, une dernière fois.
Le soupir se fait entendre, puis un léger sourire à la vue d'une photo. L'on se dit que l'on était belle, finalement. Et si jeune. Promise aux rares merveilles de la Terre, qui se faisaient attendre.  



vendredi 3 août 2012

Sue, sue le corps

J'ai de l'amertume à revendre. De celle qui fait venir la graisse quand tu sèches tes larmes au sucre, qui te lynche à coup de regrets déversés tête en bas, où le fond est humide et sale, et conserve cette odeur fécale commune à toutes les fosses. Je crache le dégoût de ce corps qui suinte un spleen trop connu, qui me touche de trop près encore une fois – l'abus prend l'habitude et revêt ses atours de grand maître. Il prend mes mains et il tâte mon ventre et il tâte mes seins ; je voudrais faire s'inverser la tendance mais encore une fois c'est mon corps qui danse ; mon cœur en sourdine qui se terre quand tout le reste se fait prendre. Sue, sue, le corps qui bientôt s'endort ; tu prendras le temps de compter les rêves qui t'alourdissent durant ton somme et qui te libèrent dès l'aurore.


Tableau : Les Voluptueux, Victor Prouvé

lundi 9 avril 2012

La Comtesse Kessler


Cette œuvre de Jean-Jacques Henner, je l'ai découverte il y a un peu plus d'un an, sur un blog réputé pour les tendances de l'auteure à rallier l'art et la mode dans le but de partager ses inspirations artistiques en même temps que ses looks quotidiens. Je comprends ce qui a pu la séduire dans ce tableau, car il m'a moi-même fait forte impression. Autant dire que sur le moment, je m'en étais moi-même étonnée ; j'ai plus pour habitude de m'intéresser à des représentations plus riches en détails où le corps des femmes est plus travaillé et par la même occasion bien plus dévoilé. Ici, le portrait de la comtesse Kessler est celui d'une femme très habillée, au corps complètement couvert ; les mains mêmes ne sont pas visibles mais camouflées au milieu de ce qui semble être une étole enroulée ou peut-être les manches de la robe, pour le moins proéminentes. La robe ne laisse voir aucun détail, si ce n'est de laisser deviner la mousseline ou le tulle dans le bas du dos, et le noir du tissu se confond volontiers à celui du fond légèrement bleuté d'un halo particulièrement fantomatique. Toute cette obscurité ne fait que mettre en valeur la pâleur du visage déjà renforcée par la main de l'artiste, qui s'impose comme l'élément de lumière au sein de l'œuvre et appelle presque malgré lui toute l'attention du spectateur. C'est en clair ce qui s'est passé avec moi : la comtesse m'a littéralement hypnotisée. Pas d'une hypnose que l'on sait résultat d'une admiration préparée sur des témoignages, ni celle que l'on pense contrôler ou stopper à sa guise en public dans une galerie bondée. C'était là une fascination entremêlée de terreur et de profond respect, une considération telle que je ne saurai dire quelle eut été ma réaction première, sinon de rester subjuguée ; était-ce de l'admiration ? De la curiosité ? De la peur ? Il me semble, et sans vouloir franchir les limites du crédible, qu'il s'agissait là d'un mélange immédiat et diffus de ce tout condensé, d'une réaction presque plus sensorielle que spirituelle ; je ne parviens pas à retrouver les pensées qui m'ont alors traversée en troupeau qui charge, dont la présence évidente s'est néanmoins fait sentir à grands coups de cornes dans la nuque.
C'est un tableau qui écrase, qui vous soumet et vous contraint à vous mettre à genoux, et qui durant l'espace d'une seconde vous donne le frisson suffisant pour vous plier à sa volonté. Son emprise relève presque du magnétisme ; il dégage son impression de toute puissance même à plusieurs mètres de vous, vous attire ni plus ni moins envers et contre tout, car possède cette beauté singulière à laquelle seul le talent suprême peut insuffler plus de vie et de mouvement que le laisserait croire une rue bondée de parisiens affairés. Il vous a vu entrer et venir vers lui, vous a envisagé avant que vous ne posiez même un regard sur lui, et vous fixe avec cette intensité brûlante, qui vous fait l'effet d'un feu ardent dans la cage thoracique et d'une douche glaciale dans votre dos tremblant. Ce n'est pas un de ces tableaux qui défient, pour la seule raison qu'il remporte déjà sur vous le peu d'honneur que vous pensiez conserver face à la peinture. Peinture que vous songiez sans doute déjà fort belle mais que vous dénigriez par son port fixe et invariable, que vous pensiez inférieure à votre condition humaine parce qu'elle n'est que couleur sur la toile quand vous aussi pouvez l'être tout en tenant le pinceau que vous devenez aussi ; et tout à coup vous sentez la crainte vous envahir et perdre vos moyens quand quelque chose en vous se met à croire que la tableau vous parle dans un langage bien à lui, que vous comprenez sans l'entendre et que vous écouter sans l'apprendre. Il semble le savoir et se manifeste avec élégance, prenant le corps d'une femme immobile mais qui semble désormais plus se mouvoir que le vôtre, temporairement malade et figé dans un instant qu'il n'avait pas préparé. Tandis qu'il semble paralysé par ce qui pourrait se rattacher à de la terreur intérieure, il demeure dans une attente certaine, une patience qu'il se doit d'avoir face à plus grand que lui, attendre doucement que ça passe, attendre lentement que tout se tasse.
Car c'est cette femme, avec la posture qu'elle impose, son air si respectable et pourtant si inquiétant, qui vient donner le frisson. Je me souviens qu'en premier lieu elle m'a semblé très grande, non pas à l'étroit pour autant mais comme limitée par son cadre, lien transitoire qui vient souligner l'échange mais aussi la frontière entre les deux mondes. Moi, je fais partie du monde où tout le monde se dépêche, où la foule s'empresse, où les gens courent et où les hommes se dépassent, où chacun veut arriver avant l'autre et repartir de plus belle sans prendre le temps d'attendre. Dans ce monde où la vitesse du temps s'affole un peu plus chaque matin, je suis contrainte de faire face à un rythme d'une violence exemplaire pour tout amateur en la matière ; toi qui aime courir après demain je t'invite vivement à mettre un pied dans cet état qui est le mien. Je suis sans cesse confrontée à des contraintes extérieures auxquelles je suis impuissante, navrée de faire le constat d'un environnement qu'on dégrade de notre pression quotidienne et de nos remarques toujours plus fades. Je prends rarement le temps de m'arrêter. Et cette femme seule aussi factice soit-elle me le demande ; non, elle m'y oblige. Je le regarde et c'est évident qu'elle me voit. Elle est comme une mère avant la réprimande qui me rattrape quand je m'échappe ; elle a cet air à la fois calme et sûre d'elle, détentrice d'une autorité irrémédiable à ne jamais transgresser. Elle me voit passer, je tente l'esquive impossible, honteuse d'un acte que je ne me souviens pas avoir commis, et les lèvres closes elle semble dire d'une voix glaciale et sans agitation aucune : « Et où comptes-tu aller comme ça ? ». Passer devant elle c'est faire l'épreuve d'un contrôle à la sévérité digne de celle d'un chaperon : elle m'examine de la tête aux pieds, surveille tout ce qu'il y a à voir et m'empêche de poursuivre ma route avant de me donner son accord. Quand j'ai ce frisson dans le dos, je pense à mon maquillage. Est-il trop prononcé, s'est-il mis à couler ? Qu'en sais-je ses yeux ne reflètent rien d'autre que mon angoisse subite de lui déplaire. Peut-être est-ce ma tenue inappropriée ; ici l'on célèbre l'art et sa perfection, son nu, son style, sa discrétion ; ce sont sans doute les collants qui font de moi un public indigne... Ou bien serait-ce cet air si audacieux qui pourtant me sied bien au teint ? Si bien que la puissante puisse y déceler une rivale ? Allez savoir, les femmes sont si jalouses.
Et celle-ci a cette dureté au visage qui promet la perte de l'autre qui tentera d'apposer son pied sur un territoire déjà conquis. Elle m'analyse en cela comme une éventuelle menace ; je suis une femme et je suis plus jeune : devant moi les années promettent encore des succès qu'elle a aujourd'hui peine à entrevoir ; car elle arrive à l'âge cruel où le mensonge n'est façonnable sur le visage que dans l'expression d'un sourcil ou d'un sourire forcé ; le grain de peau a perdu de son lissé et les rainures qui zèbrent le coin de l'œil annoncent le plus funeste présage qu'une belle femme se doit d'admettre ; regarde, c'est la Mort, tu me vois, je le sais, regarde un peu, regarde bien, regarde plus près, vois comme je creuse vers ce crâne qui n'est que beauté pure, admire comme je pourris doucement tes traits, comme j'efface ton prestige et rend tout à fait vain le moindre artifice. Sur le tableau elle a le visage fort poudré, l'illusion de l'apparence à son apogée. Elle veut avoir le teint blanc de celui d'une enfant, celui de ses plus belles années, celui de ses vingt ans ; mais son visage est gris et pâle comme un ciel orageux. La poudre s'effrite sous l'expression faciale, et le charme factice s'envole comme on observe la toile. Alors elle demeure là, la mâchoire crispée et les lèvres pincées ; lèvres d'une bouche asséchée par le deuil de la jeunesse exilée, bouche qui s'ennuie du baiser volé de l'inconnu qu'on ne dévoile pas, bouche qui crie à l'aide alors qu'elle n'en voudrait pas, bouche qui protège son honneur en limitant les audaces, tempérant les dégâts. Et ces yeux qui fixent sont les fantômes de lueurs passées ; l'étincelle qui jadis brillait dans l'iris s'est éteinte et n'est plus qu'un spectre délavé regrettant les amours disparues. Moi je suis jeune et dans la fleur de l'âge, je n'ai qu'à tendre le bras pour que vienne s'y poser le succès, que j'illustre par la main d'un bel homme qui me présente ses hommages. C'est à peine si l'on m'appelle déjà « Madame » ; et lorsqu'on le fait c'est dans le respect des convenances sociales. Et c'est « Mademoiselle » le plus clair du temps ; un Mademoiselle qui confirme ma beauté qui naît et qui commence tout juste à s'étendre, un Mademoiselle qui souligne la candeur de mon âge et la fausse innocence qui s'y rattache, ce Mademoiselle qui jamais ne se renouvelle mais qui demeure authentique. Elle aussi fut Mademoiselle un jour ; désormais c'est « Chère Madame » et sa chair certes avérée n'est plus aussi douce qu'autrefois. Alors elle me jalouse, peut-être, elle m'envie sûrement. Et la vie lui arrache ce qu'elle vient me donner librement sous ses yeux froids ; ses yeux où s'éteignent la gloire éphémère pour faire place à la rancœur qui se dispense de toutes les grâces.
Mais à bien les contempler, ces yeux se font fort patients comme dans l'attente d'une revanche imminente. Je crois qu'ils me projettent dans trente ans, face à un moi que je ne connais pas, que je reconnais presque ; et elle passe sur ce nouveau tableau comme un fond funeste, sans ciller ni même hocher la tête, une bande-son préparée au commentaire inévitable. A ton tour. Ces yeux sont ceux de la femme qui sait, de la femme qui a vu, et de la femme qui demeure. Sa beauté n'est plus mais son expérience est sans faille ; nul ne la teste sans en subir les frais. On ne peut se cacher d'elle que dans les salles inférieures où elle ne trône pas. Elle reconnaît les âmes bonnes sur un bruit de pas distinct, les généreuses sur une attention non feinte, les artistes sur leur émerveillement du commun, les décidées sur la force d'une poignée de main, et les tendres sur la durée d'une étreinte. Elle identifie les mauvaises sur la gratuité de leur dédain, les médisantes sur un mauvais regard en coin, les oisives quand elles rebroussent à mi-chemin, les jalouses qui vont cracher du catin, et les menteuses sur un sourire malsain. C'est ainsi qu'elles nous surveille tous, un par un.
De là naît sans doute cette frayeur mal assumée que je ressens face à elle. Elle me fixe et semble tout connaître de ce que je suis, de ce que je serai ou encore de ce que je voudrais être. Il n'y a pas d'échappatoire ; et dans le musée elle réside dans la salle la plus haute sur un mur blanc qu'elle préside comme du haut d'une tour à prendre d'assaut. Nous montons l'escalier et c'est sur elle que nous tombons, c'est passage imposé, une avancée obligatoire pour progresser. La visite ne saurait avoir de sens sans elle. Les autres femmes détournent la tête, leurs traits n'esquissent qu'à peine une ride ou une expression, c'est là tout l'impressionnisme d'Henner, qui s'écarte de l'académisme et des clichés, en brouillant les pistes et adoucissant les contours. La comtesse Kessler, elle, regarde, et n'est pas nue, ne s'offre pas comme les autres dans une indifférence à peine déguisée. Elle affronte notre audace et se plaît à nous voir dominés. Quand j'y arrive, je ne peux plus bouger. Elle est si grande, si belle, si froide. Elle me rappelle ce portrait dans le récit d'Edgar Allan Poe : The Oval Portrait, ou Le Portrait Ovale. Elle pourrait très bien être le vestige d'un art maudit, un peintre dépassé par son talent et sa passion, donnant la mort à son modèle par tout l'amour qu'il lui porte. Certes on ne connaît aucune romance entre Henner et la comtesse, mais la situation semble correspondre. Le présent portrait n'est pas ovale, mais son sujet se rapporte non sans mal à la nouvelle de l'écrivain. Je me souviens avoir eu cette peur enfouie à la lecture de celle-ci, avoir imaginé sur mes murs des visages encastrés dans des cadres, prisonniers à jamais d'un art dont je devenais coupable la nuit tombée, une fois le Soleil couché et les lumières éteintes. Je les voyais me fixer sans un battement de cil ni un signe de fatigue, tentant de mettre à mal mes principes et mon peu de logique rationnelle. Il n'y pas de tableau fantôme, il n'y a pas de tableau fantôme. Me rouler en boule sous la couette, fermer les yeux et tenter de rêver, en vain ; quand certaines choses vous effraient, quand certaines choses vous obsèdent, il n'y a que le temps qui puisse décider de les faire partir. Car ces choses-là ne sont jamais lasses, et ne perdent leur influence que lorsqu'une autre vient les battre sur le plan de la peur qu'elles inspirent. Et cette comtesse a battu bien des images d'épouvante du haut de son piédestal. D'autant plus son lieu de résidence est authentique, le peintre même y a vécu et réalisé ses œuvres. Les pièces sont pourvues de cette vieillesse redécorée par le temps, et les escaliers qui les traversent sont des ponts figés vers d'autres vestiges. J'imagine mal m'y aventurer la nuit. Ou plutôt si, car il est dans ma nature de frôler ce dont je redoute pour ensuite prononcer des regrets à voix haute ; le fait est que s'y promener seul dans le noir complet doit être des plus effrayants. Faire face à la comtesse sans autre public que moi-même me semble être une idée tout à fait fantasque et on ne peut plus risquée. Ce serait du même ordre que ce jeu de superstition auquel on croit quand on est petit, et auquel on ne s'essaie toujours pas après plusieurs années. Bloody Mary, Bloody Mary, Bloody Mary. Je souhaite pourtant acquérir une reproduction de la comtesse et l'accrocher sur un mur, face à mon lit ou bien derrière, qu'importe ; mais ce ne serait pas elle. Elle est dans ce musée, et elle n'en sort pas. Nous venons à elle, et jamais l'inverse. D'où cette frayeur qui ne va que dans un sens. A quoi bon chercher dans le faux le vrai qui ne s'y trouvera jamais ? Devant la reproduction on se souvient, on se rappelle ; mais rien n'est authentique. La peur de la comtesse est parce qu'elle nous l'inspire, la communique et la maintient, par sa présence unique et ce qu'elle tend à montrer, sous son jour premier empreint de stoïcisme et de froideur extrême.
Elle est terrifiante parce qu'elle cache nombre de vérités qu'on ne peut réellement vérifier. J'ai énoncé celle du Portrait Ovale, car sa façon de surveiller me rappelle le récit qui s'y rattache, et l'adaptation qu'en donne Tim Burton dans un de ces court-métrages ; la scène en question ne dure pas plus de deux secondes, et pourtant ce gros plan sur un morceau de dessin en noir et blanc me glace le sang. Ce sont ses yeux, et c'est sa bouche. J'ai la sensation qu'elle se rapproche de moi, toujours un peu plus près, toujours un peu trop. Elle veut me posséder, prendre vie dans ce corps qui est le mien, et commence ainsi à le figer par je ne sais quelle puissance dont elle dispose. J'ai froid devant elle, d'un froid qui n'a rien de climatique, mais ce même frisson que l'on tend à exposer comme celui ressenti près des fantômes. Car c'est peut-être ce qu'elle est, après tout. Le Portrait Ovale est le double vivant du modèle qui meurt derrière la toile, il lui vole son souffle de vie pour se donner des couleurs et devenir plus vrai que nature ; nature qui vient donc rendre l'âme sous la puissance du désir de perfection. La comtesse est peinte dans ce noir obscur qui laisse penser au néant complet, au vide même de l'univers ; j'ai souvent imaginé la mort de cette façon-là. J'ai même rêvé de cette mort que l'on ne parvient pas à saisir, que l'on n'arrive à comprendre ; je passais « de l'autre côté », et me retrouvais dans un vide noir et oppressant, un flou cotonneux et inconsistant ; juste du noir, simplement. Je ne voyais ni mes mains, ni mes jambes, j'avançais en redoutant de tomber dans un trou, et traînais le pas au fur et à mesure de ma progression. Alors, ne voyant rien de plus que cette masse obscure tout autour de moi, je me disais que quelqu'un viendrait me chercher, que ce serait pas ça, la mort. Ça ne pouvait pas être ça. Mais personne n'est jamais venu. Je me suis sentie pleurer, regretter ma vie et me plaindre de ma nouvelle solitude, éternel état de pause dont je ne pouvais m'échapper. Doucement je me suis réveillée, mais mon corps en était encore tout chamboulé. Aussi quand Henner peint cette masse bleu et noire, ce halo brumeux autour de la comtesse, je me pose cette question, serait-elle en position de détresse ? Plutôt que de juger son spectateur, n'attendrait-elle pas acte de délivrance de sa part ? Ses yeux surveilleraient alors le premier signe de présence synonyme de nouvelle liberté. Quelqu'un pour lui prendre la main, et l'emmener vers un ailleurs plus certain. Ces yeux crient à l'aide à défaut de pouvoir pleurer, ou encore de se mouvoir. Encore une fois le récit de Poe se prête tout à fait à la théorie ; la comtesse enfermée contre son gré par le peintre implore son public de la laisser sortir, de lui rendre son corps, de lui rendre sa vie. Un spectre, emprisonné dans la toile.
Elle pourrait tout aussi bien être une apparition entrevue par Henner, qui curieux de ce phénomène encore inexpliqué par la science se serait montré désireux de peindre sa vision pour en garder la trace et en avoir le cœur net. Communiquer, peut-être, une vérité toujours plus camouflée. Le fantôme de la comtesse. Le tableau représenterait le spectre de sa vie passée, esprit revenant d'un monde dont les portes s'ouvrent à chacun le mot venu. Ma peur face au tableau s'explique peut-être ainsi : elle est authentique et sa puissance est réelle parce qu'elle fut éprouvée par l'autre, par l'artiste, par Henner qui de sa main retrace les détails et rend les couleurs aux souvenirs qu'il conserve de cette apparition. Face au tableau, c'est cet instant figé que l'on expose devant soi, un fantôme qui traverse devant nous, qui s'arrête puis nous regarde avant de passer son chemin. Peut-être demande-t-il qu'on le suivre, peut-être souhaite-t-il simplement qu'on le voie ; le fait est qu'il est là et que nous n'y échappons pas. Face à l’œuvre je suis figée par que l'instant l'est aussi ; je m'adapte à lui pour le comprendre et découvrir ce qu'il y a à voir, ce que l'artiste avait à dire. Ce que le modèle, la comtesse, veut nous faire entendre.
Il est tout à fait possible que la comtesse n'ait été que le modèle du tableau sur la demande du peintre, mais il semble plus plausible que ce soit produit le schéma inverse. En effet nombre de monarques demandent à avoir leur portrait réalisé par un peintre, à usage personnel ou pour en faire cadeau ; la comtesse eût très bien pu demander à se faire peindre par Henner afin de conserver quelque trace de son passage sur Terre, tout autant sa beauté physique que sa personne tout entière. Ce qui reste cependant incertain demeure ce que la comtesse était désireuse de vouloir représenter à travers ce portrait. On ne peut même être sûr de sa volonté propre de se faire représenter, aussi découvrir ses raisons premières s'avère être une démarche pour le moins compliquée. Les déterminer relève tout bonnement de l'hypothèse, aussi rien ne peut être vérifié mais éternellement supposé, à moins d'avoir accès à des sources certaines et irréfutables. Mais en se basant sur cette principale idée de peur, et sur la dimension pour le moins macabre que vient inspirer le tableau, il est tout à fait possible de reconnaître quelques possibilités. Ce qui semble le plus frappant est sans conteste cette robe noire et épaisse que porte la comtesse, laissant penser à une période de deuil si ce n'est à une cérémonie funèbre à laquelle elle va, ou vient d'assister. Elle pourrait ainsi très bien être veuve, et enterrer son mari. Partant de ce point, le portrait revêt nombres de significations variées. Se faire peindre par Henner, dans ce style tout à fait brumeux et contrasté tendrait à représenter les effets même du deuil sur son âme meurtrie par la mort de l'être aimé, l'état de perte et de mélancolie tel que l'on ne sait plus ressentir autre chose que sa solitude soudaine, qu'un abandon injustifié si ce n'est par les lois de la vie elles-mêmes. Ce noir tout autour de ce qui semble être plus un spectre de sa personne que son être lui-même, c'est le néant que devient sa vie, c'est la représentation même de sa perte de repère et de sa tristesse infinie ; elle ne voir rien d'autre que son sentiment de perte, tout ce qui l'entoure se voile d'un noir profond et opaque où certaines lueurs extérieures viennent parfois f aire intrusion et brouiller l'ensemble. C'est un noir en mouvement car autour d'elle la vie continue, le monde continue de vivre et la Terre ne cesse de tourner ; seulement c'est en son cœur que tout s'est gelé et en partant de ce fait ses yeux deviennent aveugles et deviennent insensibles à la lumière. Après tout Lamartine le disait lui-même : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé. »
Mais que savons-nous réellement de l'amour de la comtesse pour son défunt mari ? Toujours en se basant sur l'hypothèse du deuil, nous pouvons tout aussi bien prendre la voie tout à fait inverse de celle du manque et de la souffrance ; après tout, nul ne peut nous affirmer que la comtesse n'était pas une femme d'une cruauté sans égale. A défaut de pleurer le défunt et de regretter sa présence, la comtesse peut tout au contraire se sentir délivrée d'un poids et ainsi plus libre que jamais. Nous pouvons même aller plus loin dans le macabre et partir de l'idée qu'elle soit à l'origine de la mort de son défunt mari. Elle aurait très bien pu le poignarder dans le dos, l'empoisonner durant son repas ou l'étouffer dans son sommeil ; le fait est qu'elle l'a tué froidement, sans état d'âme, comme tend à le montrer la toile du peintre. Sans doute ne lui accordait-il que trop peu d'attention, ou avait fait preuve d'adultère sans précautions aucune ; le résultat demeure le même. Le portrait en ce sens apparaît comme une preuve évidente de sa culpabilité mais impossible à utiliser contre elle. Sa position si rangée et son allure tout à fait convenable fait d'elle une veuve des plus parfaites, que l'on ne pourrait s'aventurer à soupçonner d'un crime aussi froid que le meurtre conjugal. La robe noire est preuve même de la notion des convenances sociales et du respect des traditions. Malgré tout, son visage vient trahir la sombre vérité, à travers à ce qui semble être un sourire, ou du moins l'expression d'une certaine satisfaction contenue non sans efforts. Par ailleurs imagée par toute cette obscurité qui l'entoure ; Madame la comtesse n'est pas toute blanche, et a du sang sur les mains – qu'elle camoufle non sans raison évidente, à tout bien y penser. Mais encore une fois, rien ne peut être prouvé.
C'est sans doute de là que naît la peur ressentie face à elle ; l'impuissance. On ne sait comment l'aborder, comment la comprendre, la recevoir, ou lui venir en aide. On ne peut connaître ses intentions ni son passé. Nous ne connaissons que son titre et son visage qu'elle voile malgré tout, nous poussant contre notre volonté à plonger dans une incertitude des plus frustrantes. Comment faire face à ce que l'on ne pourra jamais comprendre ? C'est la dimension même du portrait qui prête à confusion, le type d’œuvre d'art dont les significations sont parfois trop bafouées par rapport à leur réelle ampleur. On ne saurait vraiment expliquer ce portrait, ni en déduire un seul effet unique ; ses significations sont multiples, et la peur de les découvrir comme de ne pas les connaître vient figer nos mouvements au même titre que notre volonté est alors pétrifiée. La comtesse Kessler n'est pas n'importe quelle femme, et c'est en faisait faire son portrait qu'elle continuera, même après que mort s'ensuive, à le faire savoir à quiconque osera la défier d'un œil un peu trop audacieux, l'air un peu trop fier, ou la dépasser d'un pas impatient, toujours plus empressé. Ce quiconque, finalement, que je pense avoir été, que j'étais même en vérité, avant d'arriver face à elle, en haut des escaliers.
[Pour un aperçu du musée et du tableau concernés : Allons rendre visite à la comtesse.]

lundi 26 mars 2012

Mutisme et cie


J'ai souvent du mal à commencer ce genre de billet. Dès que ça parle de moi, de mon moi concret hors de toute envolée lyrique un brin travaillée, mettre les mots sur des états d'âme imprécis s'avère plus complexe. Parce que je sais que telle keupine va lire et qu'elle peut s'empresser de s'inquiéter pour rien ; qu'une autre voudra remonter à la source et me tirer les vers du nez, savoir ce que certains connaissent déjà tandis que d'autres s'efforcent de ne pas écouter. C'est tout le souci quand quelque chose ne va pas ; c'est quand une seule personne pourrait vous soulager qu'elle se plaît à faire la sourde oreille tandis que le reste du monde accoure. Les choses sont parfois mal faites.
En l'occurrence je fais doucement les frais d'une ignorance injustifiée, celle qui au début vous tord un peu les tripes et vous retourne votre logique jusqu'à avoir le mal de penser. Celle qui vous passe au-dessus pendant une semaine, pour vous laisser le temps de vous en persuader, vous faire croire que vous êtes toujours un peu plus libre, un peu plus forte que les autres. J'ai trop de questions sans réponses qui restent là, en suspension, dans un espace intermédiaire, un entre-deux philosophique et quotidien, qui se prononce un peu plus un jour qui avait pourtant l'air comme les autres. M'en fous, m'en fous pas, ça m'énerve, je fais quoi, j'attends, tu rappelles pas, j'ai fait quoi, tu réponds pas. Je me retourne le crâne sur des non-dits provoqués, sur des appels qu'on a laissé choir avant de les ignorer, sur un baiser agréable mais quelque peu raté. Sur une promesse dont j'avais peur et que désormais je regrette ; je n'avais aucune idée de la tournure d'un « nous », j'étais seulement sûre d'un semblant de solide, de quelques briques que l'on a voulu poser, et qu'on laisse aujourd'hui pourrir comme un puzzle abandonné. L'esquisse avait jusque là de quoi plaire, des sourires timides et des esprits ouverts, des décisions laissées au hasard d'un présent que l'on cherche à vivre dans l'instant ; et en ce sens j'ai cédé au moi qui ne sait plus comment faire, qui est clairement paumé et qui manque de repères ; une main dans tes cheveux et mon corps blotti contre toi, ton manteau qui sur ma peau se referme et me protège du froid ; un instant parfait dans un silence tranquille, un de ces moments simples comme on les voit dans les films. Aujourd'hui je pleure ma pulsion qui dévaste, qui veut le concret d'un contact physique trop rapide, de cette nature un peu facile que je reconnais parfois comme la mienne ; j'ai longtemps désiré des merveilles, avant de m'offrir au plus offrant sans attendre ni vouloir d'attache ; à présent je me perds par tes yeux détournés qui se voulaient pourtant si sincères. Se répéter « qu'est-ce que j'ai fait », « qu'est-ce que je suis » m'empêche de dormir, alors j'essaie de te laisser partir sans insister sur le respect que tu me dois et que tu bafoues sans remords. Je prétexte souvent l'objet matériel qui fait dernier office de lien, dernière raison valable pour me pousser un peu plus vers ce toi qui maintenant me dégoûte un peu. Tu me laisses une ébauche d'échanges uniques et de certitudes envolées ; la logique perd tout son sens quand je sais pertinemment qu'on était dans le vrai, dans quelque chose de beau parce qu'innocent et premier. Alors oui, après tout, j'ai peut-être tout gâché, malgré moi et contre toute attente. Mais comment savoir après tout ce temps où l'on ne veut plus attendre. Je t'ai désiré dès que tu as tiré de moi du secret, que tu as fait sortir l'inavoué, quand pour la première fois depuis des lustres, tu as réussis, toi, à me plaire et à me faire parler.
Il s'est passé des jours et des semaines, et hier seulement j'ai compris. Je t'ai fait peur avec mes caresses qui devaient je pense te signifier beaucoup ; c'est là l'erreur d'avoir vu dans mon baiser de trop lourdes promesses ; il était certes l'issue d'une pulsion mal contenue et alors soulagée, mais surtout le plaisir simple de donner en retour un peu de douceur méritée.
Du beau gâchis, moi qui n'ai pas su attendre et toi qui n'a rien compris. Que dire d'autre, sinon tant pis ?

lundi 5 mars 2012

La retombée

Tu la connais la salope. Elle est toujours là sur ton dos, et elle appuie pour te bousiller l'échine. Elle revient toujours à cet instant précis où tu t'es bien enivrée, de manière assez poussée pour te faire croire à la simplicité. Tu la prévois quand tu te sens bien, quand tu te sens belle, quand on te désire, quand tu te mets à rire, et à danser sans même y penser. Regarde hier t'étais dans sa bouche, tu pouvais faire la pute pour un regard tant c'était léger ; tu t'en foutais, tu parlais qu'à peine. C'était pas le but, de l'intéresser lui. Regarde mieux encore, hier t'étais dans ses bras, à lui, un autre, celui qui pouvait compter ; t'as voulu y goûter un peu et maintenant c'est toi qui t'en prends plein la face. Apparemment t'aurais pas dû mais t'en avais bien envie. Faut être deux tu me diras, n'empêche que t'es toute seule à morfler. T'as rien fait mais c'est de ta faute. T'as peut-être mal cadré ta main, ou ton menton était trop long ; lui seul te le diras, s'il daigne se pointer en bas de chez toi. Dans la bagnole de son reup, une dernière fois.
Le fait est que la retombée tu la sens bien, elle te baise comme une chienne même si t'en veux pas, elle vient tout pourrir pour tirer un bon coup, se faire plais' sur ta belle gueule qu'elle gifle un peu au passage. S'ensuit la bouffe qui devient moins fun et ton humeur qui se la joue oisive ; tu veux plus rien foutre tant la haine des jours te mâche les petits plaisirs. Tu restes tranquille car tu sais que ça passera, dans deux semaines, d'ici là... Tu fumes un peu, dans des chambres et dans la rue, et tu te lèves quand même, il faut bien bouger pour que toute cette merde mue. En attendant tu te sens vulgaire, quand tu chuchotes t'es grossière ; t'écris sans trop penser à tes mots, t'as juste envie de cracher un peu, beaucoup, pour avoir la dent plus saine et l'haleine rafraîchie. Car t'as encore un peu de douceur séchée qui se veut amère sur les papilles, qui forme une boule dans la gorge et qui t'empêche d'avaler. Et ça te donne la gerbe, quand vainement tu songes à tout racler.
Photo : Robert Harper

mercredi 22 février 2012

All is vanity



Charles Allan Guilbert, illustrateur américain, réalise en 1892 à seulement dix-huit ans un dessin qu'il nomme All is vanity, qui demeura par ailleurs l'œuvre la plus célèbre qu'on lui connaisse. Le dessin en question représente une femme face au miroir de sa coiffeuse, qui de toute évidence semble prendre soin de son apparence au vu des poudres et autres flacons placés devant elle ; au deuxième regard apparaît la représentation d'un crâne constitué par son miroir, son visage et son propre reflet.
Le fait est que j'ai découvert ce dessin tout à fait par hasard, au cours d'une de mes balades quotidiennes sur Internet, où je demeure constamment en recherche de nouvelles inspirations et découvertes artistiques. Il est intéressant de préciser avant toute chose, que l'image m'est d'abord apparue en miniature et non dans sa taille normale, aussi le crâne formé par les composants du dessin s'est tout de suite affiché à mes yeux d'une manière tout à fait évidente. Habituellement plus sensible au travail des couleurs, le noir et blanc dans ce cas précis m'a immédiatement frappée par son adéquation parfaite à l'idée que l'artiste tend à véhiculer. Au vu de l'époque du dessin et du crâne formé au centre, l'absence de couleur se rattache fortement à l'idée de mort et surtout de passé que l'œuvre dégage à notre époque, où les vêtements portés par le sujet ainsi que son mobilier ne sont plus d'actualité ; ceci demeure cependant un moindre détail plutôt subjectif, compte tenu de mon intérêt pour ce qui se rapporte à l'ancien et aux époques antérieures à la nôtre.
Ce qui vient essentiellement me toucher dans cette représentation tout à fait étonnante, c'est précisément le double-sens du mot « vanity » que l'artiste met en scène à travers sa composition. Étant de base fort attirée par l'art baroque, je retrouve dans l'œuvre de Gilbert cette idée de vanité de l'existence que l'on retrouve dans nombre de représentations du même courant artistique. En l'occurrence, l'idée de beauté est ici assimilée à quelque chose de tout à fait vain : en effet, le crâne formé par la jeune femme et son miroir donne à penser que rien ne sert de s'admirer ou de prendre soin de soi avec attention, dans la mesure où la mort attend chaque individu à un moment donné de son existence. Le mot « vanity » également employé en français vient donc définir aussi bien la vanité qu'a un individu à se plaire et à le faire savoir, tout comme la nature de l'œuvre réalisée qui cherche à véhiculer une idée tout à fait baroque où la vanité est le plus souvent représentative d'une vision particulièrement réaliste de l'existence et de l'inexorable mortalité qui en découle.
Le fait que cette œuvre vient me toucher par son caractère baroque et mortuaire est sans nul doute relié à ma fascination pour tout ce qui a attrait au funèbre et à l'inexpliqué. Le fait est, surtout, que je vais mourir. Je vis dans une angoisse constante que ma jeunesse s'envole plus vite qu'elle ne le devrait, dans une peur incessante que la vieillesse s'empare de ma santé et surtout de mes traits ; dans la frayeur que la mort arrive trop tôt, comme un souffle glacial sur un visage qui n'a plus lieu d'être ; ce même visage que je m'efforce d'embellir, dans un souci vain de perfection impossible. Tous les matins, je me regarde dans le miroir ; tous les matins, je maquille mes joues et souligne mes yeux, je parfume ma peau, je coiffe mes cheveux. Et dans soixante ans au moins, ou qui sait peut-être demain, j'aurai le visage froid et creusé, le corps pourrissant sous terre, le rose des joues troué et putréfié, dévoré par les vers. Une seule et unique parure pour un sommeil éternel, une peau gelée par le décès et pareille au linceul : d'un blanc exsangue, teint cadavre d'un corps qui n'est plus. Voilà pourquoi cette œuvre me plaît tout comme elle me donne le frisson. Cette femme c'est celle qui en tant que telle cherche à plaire, qui tente le tout pour la perfection et se sentir belle. Cette femme même qui se rassure face à elle-même, balayant la certitude mortuaire qui la ronge de toute part, et déguisant la charogne qui se cache sous les fards. Cette femme, quelque part, dans ses beaux atours ; c'est moi.

jeudi 19 janvier 2012

Toute nue

La nudité. C'est un sujet qui peuple énormément mes inspirations, et qui a souvent donné naissance à nombre de questions, de doutes, de complexes, et de maux comme de plaisirs variés. Plus jeune, je ne me souviens pas avoir connu quelque malaise ingérable quant à la vision d'un corps nu, à commencer par celui de ma mère, ou même celui de mon père. La curiosité a toujours été pour ma part un véritable moteur pour l'ambition et le désir de connaissance, envers le moindre sujet qui attirait assez mon attention. Je me souviens avoir fantasmé sur des corps superbes que je voyais dans des films, habillés puis dévêtus, des héroïnes à l'âme si bien ficelée que s'offre à vos yeux l'idée même de la femme parfaite. Ces femmes, je voulais être elles, avoir leurs formes, jouir de leur beauté à titre personnel, pouvoir me vanter de me plaire et de réaliser à quel point les autres aiment ça. Personnellement, c'est en cours d'apprentissage, mais là n'est pas le sujet.

Le sujet, voyez-vous, m'est venu en tête suite à cette récente et soudaine polémique survenue sur mon Pinterest, quant à mon post d'une photographie de nu. Mon coup de cœur pour cette photographie ne peut pas s'expliquer de façon précise. Le fait d'aimer quelque chose ne devrait pas toujours avoir à être prouvé par une formule type ou une explication formelle. Je l'aime parce qu'elle me parle, elle me touche, par sa lumière et ses couleurs, par la beauté du corps mis en scène, libre parce que dévêtu, libre de montrer sa beauté, parce que nu. Cette femme c'est une héroïne à elle seule, sa beauté n'a pas à être prouvée. Elle est ressentie par celui qui la regarde, ou ignorée par celui qui trouve mieux ailleurs. Mais ce dont je souhaite discuter n'approche en rien la question des goûts et des couleurs, si vaste et déjà tellement débattue. Je souhaite surtout parler d'éthique, et du concept de morale que certaines m'ont reproché de bafouer en exposant sur un site public une telle représentation artistique.

Les commentaires affluent et les reproches se multiplient. Pour ceux qui ne comprendraient pas l'anglais, la plupart dénoncent le fait qu'une telle photo, par sa nudité, n'a aucunement sa place sur une banque d'images en ligne telle que Pinterest. Premièrement, car l'innocence de leurs enfants pourrait s'en trouver fort touchée et ce de manière tout à fait inappropriée - sous-entendant bien sûr, que leurs enfants pourraient sans problème épier leurs faits et gestes sur la toile derrière leur dos. Deuxièmement, car le site n'accepterait pas la nudité mise en scène, sous quelque forme qu'elle soit. Troisièmement, parce qu'elle pourrait choquer certaines âmes sensibles, voguant sur le site de façon tout à fait nonchalante et sans intention première de se trouver face à l'exposition d'un corps. Les conséquences, à les lire, seraient désastreuses et laisser cette image en ligne serait fort égoïste et impudent de ma part.

Seulement voilà, il n'est pas question que je retire cette photographie, de ma banque d'images qui plus est, où comme de bonnes âmes tendent à le préciser, l'on ne force personne à venir y jeter un œil. Ce qui me révolte, outre le fait que ces charmantes personnes ne semblent rien trouver de mieux à faire que de débattre pour si peu, c'est de constater l'ampleur que cela semble prendre pour elles que de se retrouver face à un corps nu, féminin qui plus est et ainsi sensiblement apparenté au leur. Parce que je ne serai pas mauvaise langue, je mettrais de côté l'aigreur et la jalousie qui sont pourtant souvent les sources premières des esprits fermés. D'où la nécessité, petite parenthèse, de s'accepter et d'arriver à s'aimer, pour ne pas trouver à reprocher chez l'autre ce que l'on regrette de ne pas avoir chez soi ; ceci étant dit, parenthèse fermée.

Le plus révoltant à mon sens, est de voir l'aberration de ces femmes qui apparentent le corps nu à une vision vulgaire et sale de la femme dévêtue, ce qui serait à leur sens une évidence et le danger dénoncé concernant leurs enfants. Il est triste de faire le constat d'une telle façon de penser. Dans l'esprit de ces femmes, la formule suivante semble être la seule et unique possible dans l'esprit des autres, une logique universelle à laquelle ceux ne s'y pliant pas ne sont que rebelles peu convenables désireux de changer la donne.

CORPS → SEXE → SALE

Je ne chercherai pas à nier la totalité de leur raisonnement. Il est vrai que selon son usage et la situation dans laquelle il s'inscrit, le corps n'a pas toujours matière à être montré à n'importe qui. Je comprends et respecte le désir de protection qu'une mère a envers son enfant quant à ce sujet. Ce que je ne conçois pas, c'est qu'une telle photographie soit analysée comme tel. Comme je l'ai précisé dans un commentaire, à mon sens cette photo ne dégage rien de sexuel à proprement parler. Sur cette photo, la femme n'a rien de lubrique, elle est juste nue. Mais oui, d'une certaine façon, la nudité s'apparente au sexe, par l'excitation des sens qu'il peut provoquer. Est-il pour autant dangereux d'en faire l'expérience ? A mon sens, n'importe quelle représentation du beau a matière à nous stimuler l'esprit, puis nous fait éprouver le désir de l'exprimer à travers les mots, à travers les arts ; ou à travers le corps. Et quand bien même, la nudité d'un corps devrait être appréciée à sa juste valeur et selon nos prédilections personnelles. Un corps nu, qu'il soit mince ou qu'il soit gros, représenté de telle manière est synonyme de vie, de liberté, et d'amour de soi ; de beauté. Chaque chose a son bon et son mauvais côté ; je m'efforce à travers cet article, de démontrer la beauté du corps nu comme de célèbres hommes de lettres ont pu le faire avant moi, et de bien meilleure manière.

Le corps nu n'est autre à mon sens, s'il est bien mis en scène, qu'une belle image de la nature et de ses merveilles. Si le corps nu doit être relié à l'acte sexuel, il l'est pour ma part par sa dimension tendre et amoureuse, que celles qui me portent accusation ne semblent pas bien cerner. Par rapport au réquisitoire précédemment énoncé par trois points, je pense m'être assez défendue. J'ajouterai cependant que leurs enfants ne pourraient à mon sens pas trouver matière à être choqués, ou même dégoûtés, mais pourraient en effet trouver là de quoi attiser leur curiosité. Une autre bonne âme affirme même dans un commentaire, que de confronter un enfant à une telle photo aurait plus tendance à s'avouer bénéfique et instructif plutôt que de le laisser sans réponse face à des images plus délicates qui échapperaient à la vigilance de leurs parents (car on ne pourra le nier, elles leur échappent un jour ou l'autre.) Ensuite, m'est avis que si le site Pinterest ne tolère pas des images de "nudité", ce n'est pas qu'il ne tolère pas la nudité en elle-même mais la dimension pornographique qui s'y rattache dans certaines circonstances. Or, le nu de cette représentation artistique n'a rien de pornographique ; encore une fois, les esprits trop avisés se méprennent. Si un site voué à l'art tel que Pinterest n'accepte pas le nu sous quelque forme qu'il soit, il se refuse ainsi à la Vénus de Milo, de Cabanel, ou encore de Titien, dont la dimension sexuelle est hautement plus évidente et ostentatoire que sur la photo victime d'autant d'accusations illégitimes.

Pour ce qui est du reste, Internet est une zone libre et Pinterest n'envoie aucun spam ; nul n'est forcé de rester chez moi si le contenu vient à lui déplaire.

C'était la conclusion de l'enfant bornée qui aime avoir raison.

Rideau.

vendredi 30 décembre 2011

VI

Il n'y a pas plus grand que cet éclat éphémère, que cette lumière dans l'iris qui passe et qui s'échange avant de s'éteindre. Tu le sais, tu la connais, tu l'as vue, toi, l'aveugle ; tu l'as volée un instant quand je te mangeais des yeux. A ce moment j'ai dû souhaiter une pièce vide et obscure, un silence de mort et ton soupir comme ligne de départ. J'y ai vu la chaleur des corps, la mouvance de nos chairs et nos doigts entrelacés, mes cheveux couvrant mes seins ; rideaux que tu ouvres, que tu caresses, avec tes mains. Allongés sur le reste du monde, nous embrassions les bas fonds de nos désirs et les abîmes de nos fantasmes. J'ai le cœur adolescent et les envies d'une femme, le cœur amoché quand tu pilles mes regards, le cœur qui me bat, qui me tue, piteux rempart. J'ai la haine de mes principes que tu bafoues, de ton visage contre ma réticence ; la haine de ce Toi que j'adore malgré ton insolence, de cette attente qui me tue sans en avoir conscience. Et toi léthargique, tu dors. Tu dors quand je me tue à hurler l'inaudible, à dire un pesant silence, et à taire des secrets honteux. Sur ta vie je me prends à jurer, sur ton nom que j'insulte aussi, dans les instants de colère où tes yeux mériteraient d'être crevés ; est-ce que tu sens l'évidence qui s'abat sur nos spectres ? Elle me susurre les difformités qui refont surface, un rire amer, une caresse de glace ; pleurer sur le dos d'un autre qui n'est digne que d'une garce. L'humaine s'en contente parce que l'humaine a faim, et cet hymen est un doux fantôme qui s'en est allé loin. Je devrais cracher sur ta joue parfaite, planter une lame dans ta paume pour que tes doigts s'ouvrent enfin ; car c'est sans pitié que tu m'achèves, dans l'innocence d'un salut bref, par un signe de la main.

The Shrew Katherina by Edward Robert Hughes

vendredi 9 décembre 2011

L'oeil moderne

Habituellement connu pour ses premières œuvres des années 1880, Edvard Munch tendrait pourtant plus à être considéré comme un artiste du XXe siècle, dans la mesure où la majorité de ses tableaux et autres productions artistiques ont vu le jour après 1900. Si dans les croyances populaires Le Cri demeurait l'œuvre à voir ou à découvrir lors de chacune des expositions à son sujet, il n'en est question à aucun moment durant Edvard Munch, L'oeil moderne, au centre Pompidou de Paris. Prenant comme départ le thème de la rupture artistique du peintre au début du XXe siècle, l'exposition s'axe sur sa modernité et son ouverture au monde, fruit de son inspiration nouvelle, quand on le qualifiait jusqu'ici d'artiste renfermé et solitaire, tourné vers son propre univers. Il est en réalité fortement inspiré par les scènes quotidiennes et contemporaines qu'il ramène de ses nombreux voyages et se rapproche de plus en plus des autres formes de représentation artistique que sont le cinéma et la photographie. C'est ainsi que la première salle demeurera l'unique lieu d'exposition d'œuvres antérieures à 1900 comme Le Vampire, non sans un lien direct avec le but premier de cette rétrospective. Voyons ainsi comment l'artiste s'inspirent des médias et de ses propres expériences pour assurer et renforcer le caractère unique de la modernité de ses œuvres.
Dans la première salle, des œuvres sombres de ses débuts. Des couleurs qui cohabitent avec l'obscurité des scènes représentées ; là sont les œuvres du Munch torturé et solitaire que le public reconnaît rapidement. Mais très vite le parcours s'enchaîne sur de nombreux clichés du peintre ; des photographies de ses tableaux en réalisation ou bien achevés, de lieux associés à ses souvenirs personnels, et essentiellement des autoportraits. L'idée de trace apparaît évidemment première dans ce travail que l'on pourrait qualifier « d'amateur » - Munch étant avant tout un peintre et non un photographe -, et le rapport autobiographique reliant l'artiste à ses clichés ne peut être écarté. Néanmoins, son travail photographique se justifie également à travers sa grande curiosité qu'on lui connaît mal : Munch tente à travers sa grande série d'autoportraits de faire corps avec la peinture même, en cherchant à représenter les effets de transparence que l'on retrouve dans les poses longues. Le flou ainsi que le jeu des lumières et des contrastes clair/obscur sont parfaitement notables sur un grand nombre de ses clichés et se retrouvent par ailleurs dans certains de ses tableaux que l'on découvrira durant la suite de la visite.
Non loin de cette série de photographies se trouve la projection d'un film en noir et blanc, sur un petit écran aux côtés d'une grande peinture. Le film représente l'artiste au sein de l'atmosphère urbaine de Paris, pendant un de ses voyages. Équipé d'une petite caméra amateur, le peintre capture les moments mémorables de ses visites, dont il se servira plus tard dans son travail et dont il souhaite conserver une vision parfaitement identique plus qu'un simple souvenir vague et bancale. Au même titre que la photographie dont nous avons vu qu'il s'inspirait beaucoup, Munch témoigne à travers ces cinq minutes et dix-sept secondes de tournage son besoin de conserver une trace, aussi bien à titre personnel et mémoriel qu'à titre d'inspiration et de nouveauté dans son œuvre. Parmi les images capturées : le mouvement des piétons, un tramway et d'autres paysages rapportent sa fascination pour le mouvement incessant des scènes quotidiennes et du réalisme dont elles font preuve. Le peintre tend ainsi à conserver la moindre image, le moindre effet et preuve visuelle de réalité l'ayant touché pour réussir, d'une façon ou d'une autre, à l'insérer dans son travail.
Cette nouvelle vision de l'espace optique se traduit aussi par une puissante théâtralité présente au sein de ses tableaux, laquelle est à la fois dû à une nouvelle perspective de sa part et à son intérêt pour la mise en scène au théâtre (sensiblement retrouvée dans les œuvres cinématographiques auxquelles il porte intérêt.) En effet, le traitement de l'espace devient tout à fait singulier dans la mesure où une ou deux lignes de force augmente la perspective générale de la scène et renforce le mouvement. Les personnages sont ainsi mis le plus en avant possible, intensifiant ainsi la relation entre le tableau et le spectateur : la distance entre les deux est réduite au minimum afin de faciliter l'empathie émotionnelle. Cette théâtralité dans la disposition de la scène et des personnages se retrouvent dans nombre de ses tableaux, notamment celui à droite de l'écran de projection où le Cheval au galop semble prêt à sortir de la toile et à se confondre avec notre propre espace, de façon à ne former plus qu'une seule réalité ; on pourrait presque dire que le spectateur participe involontairement et même de façon contrainte à la scène représentée. Se rattache aussi à cet aspect la culture du rayonnement, lui permettant de peindre les ombres et les vibrations colorées qu'elles dégagent afin de voir à travers même le corps opaque – la Nuit étoilée et Le Soleil en sont les principaux exemples. L'on retrouve dans la dimension de ces tableaux les effets de relief et le réalisme poignant de la trivialité des scènes auparavant photographiées et filmées par ses soins.

Autre aspect notable et plus éloigné des médias que les points précédents : l'obsession de l'auteur pour la répétition et son désir d'emmener le spectateur toujours plus loin, vers un jour nouveau et une modernité inédite. Son obsession pour le sujet se retrouve à travers sa série de tableau de la Femme en pleurs, scène qu'il reproduit également sous la forme d'une petite sculpture, forme artistique qu'on lui sait plutôt rare. Ceci fait écho à son désir de revivre une première sensation tout comme à celui de présenter quelque chose de connu sous un nouvel aspect. C'est ce qui m'a personnellement le plus marquée sensiblement parlant : une des premières œuvres de l'exposition, Le Vampire de 1893, énoncée en début de propos, est reprise par le peintre entre 1916 et 1918 ; les personnages centraux restent les mêmes mais leur environnement est modifié. L'obscurité de nature sombre et inquiétante est écartée au profit d'un paysage de forêt plus ou moins clair et coloré. La dimension déjà effrayante de la première version est à présent redoublée par son aspect réaliste de scène se déroulant en plein jour, ou bien selon les avis, écartée au profit d'une signification plus tendre d'une scène amoureuse empreinte de romantisme et d'érotisme. Seul Munch, à vrai dire, serait apte à pouvoir clairement en juger. Dans tous les cas, il apparaît clairement que la modernité de son œuvre soit déjà bien présente durant ses débuts ; elle serait simplement moins évidente au premier coup d’œil.

Ce serait donc loin du Cri et des autres peintures du XIXe siècle que Munch ferait preuve de son talent en matière d'avant-gardisme. C'est à travers l'utilisation majeure des procédés du cinéma et de la photographie que le peintre montre sa modernité et son originalité. C'est en exposant ses inspirations diverses et ses expériences personnelles mémorielles, sensorielles et physiques que Munch tend à demeurer l'un des peintres les plus représentatifs de son époque. En effet, un dernier détail gagnerait à être précisé afin de souligner notre conclusion : ses troubles de la vision donnent naissance à des représentations picturales de son regard, de lui-même se regardant regarder, lesquelles se trouvent être fortement empreintes d'une étrangeté que l'on peut rapprocher de ses premières œuvres présentes dans la première salle de l'exposition. Cette interférence du bizarre et du nouveau apportent ainsi à cette œuvre une modernité sans égale et fait ainsi écho à la touche personnelle de l'artiste dans le restant de son travail : l'œil est étrange, flou, et presque méconnaissable : c'est la vision de l'artiste qui apparaît alors comme unique et tout à fait personnelle. Le titre de l'exposition y fait d'ailleurs fortement allusion ; Edvard Munch n'est pas qu'un artiste à l'œil sensible, c'est un peintre à « l'œil moderne. »
Edvard Munch, L'oeil moderne, au Centre Pompidou jusqu'au 23 janvier 2012.